Jean Rostand – Qu’est-ce que la culture ?

2 janvier 2020 Commentaires fermés sur Jean Rostand – Qu’est-ce que la culture ?

La culture ce n’est pas avoir le cerveau farci de dates, de noms ou de chiffres, c’est la qualité du jugement, l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la complexité des choses et de l’arduité des problèmes.

C’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance, la modestie d’opinion, la patience d’ignorer, la certitude qu’on n’a jamais tout le vrai en partage; c’est avoir l’esprit ferme sans l’avoir rigide, c’est être armé contre le flou et aussi contre la fausse précision, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à ceux qui s’autorisent de la raison ; c’est suspecter les dogmatismes officiels mais sans profit pour les charlatans, c’est révérer le génie mais sans en faire une idole, c’est toujours préférer ce qui est à ce qu’on préférerait qui fût.

Comment dire « non » quand les machines triomphent ?

4 octobre 2018 Commentaires fermés sur Comment dire « non » quand les machines triomphent ?

Par Jean-Michel Besnier in Revue ESPRIT Mars/Avril 2017

« Certains paléoanthropologues prévoient que l’espèce humaine sera de plus en plus capable d’automatismes, comme si cela était pour nous une loi d’évolution qui, progressivement, nous rapprocherait des animaux. La conscience devrait donc de plus en plus disparaître. Dans l’évolution de l’espèce, elle a été un avantage sélectif pour assurer notre survie face à un environnement naturel hostile. Elle cesse d’être un avantage dans un environnement « technologisé », où il faut être compétitif et réactif. Il va donc falloir se débarrasser de la conscience, ou en tout cas la réduire au minimum. C’est la « zombification » de l’humain qui se profile – ou plus sobrement dit, sa « simplification ». Sombre perspective, sans doute, mais qui peut affirmer qu’il n’est pas obligé de se comporter de plus en plus comme une machine pour être performant dans la vie de tous les jours ? »

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Idéologie

23 avril 2018 Commentaires fermés sur Idéologie

D’après Marcel Légaut l’Homme à la recherche de son humanité (texte avec ajouts – pages 89 ss)

Notes de lecture par Benoit Heitz

De prime abord, avant de pouvoir se mettre à la recherche de sa propre réalité et d’en découvrir l’assise fondamentale, l’Homme est conduit à lier son existence au milieu dont il se sent physiquement solidaire, à sa famille, à quelque collectivité telle une classe sociale, une nation ou une société religieuse (ou philosophique).

C’est en effet, au début, la voie qui se propose naturellement à lui et où il entre le plus volontiers car elle est la moins exigeante. Il donne sens à ses jours en adhérant plus ou moins explicitement, suivant sa vigueur intellectuelle, à un système de pensée qui attribue signification et valeur à l’ensemble dont il est consciemment membre. Nous appellerons ce système de pensée, quel qu’il soit, une idéologie (une doctrine chrétienne est une idéologie).

La croyance idéologique correspond à une tendance naturelle de l’Homme. (p91)

Toutes les idéologies satisfont dans les Hommes un besoin, vieux comme l’espèce humaine, qui les sollicite dès qu’ils se mettent à penser à autre chose qu’à leur survie quotidienne. Ce besoin intellectuel de synthèse, immanent à leur être, les a jadis conduits, à partir de la mentalité de leur époque et au moyen de leurs connaissances de tous ordres, à l’élaboration de systèmes cosmogoniques, voir théologiques, de gnoses par lesquels ils s’efforçaient de percer le secret de l’univers. Ils cherchaient ainsi à ne plus se sentir perdus et étrangers dans le monde, à le rendre humain.

Ainsi l’adhésion aux idéologies qui se succèdent le long des siècles est facilitée de façon indirecte par le goût que, dans tous les temps, les Hommes montrent pour la cohérence apparente sinon réelle des systèmes de pensée, pour le mystérieux aussi, que ces doctrines affirment et éclairent à la fois.

Les idéologies dispensent ainsi aux Hommes une ferveur complexe, puissante comme l’élan vital qui se trouve de la sorte prolongé sur un plan plus spécifiquement humain. Elles orientent leur action mais ne les aident pas à devenir eux-mêmes et plutôt les en empêcheraient parce qu’elles leur proposent un but qui leur est extérieur au lieu de les conduire à la recherche de leur propre intériorité (qui leur permettraient la découverte d’exigences intérieures).

Elles les tiennent en tutelle même si elles les exaltent. Elles les entraînent à leur suite même s’ils croient agir de leur propre initiative. Elles exercent leur intelligence plutôt qu’elles ne les poussent à la surpasser. Elles excitent leur volonté du dehors plutôt qu’elles l’enracinent en eux-mêmes et lui font atteindre l’authenticité … Quelquefois par leur vigueur logique ou par leur rigueur intrépide, elles attirent les Hommes bien nés, intègres, au tempérament entier, que les passions égoïstes ou basses n’ont pas abâtardis.

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Châtiments corporels

6 janvier 2018 Commentaires fermés sur Châtiments corporels

Dangers spécifiques des châtiments corporels

par Olivier Maurel

Résumé : Les punitions corporelles, parce qu’elles parlent directement au corps de l’enfant ont des effets spécifiques très particuliers. Une des preuves de ces effets est, par exemple, que les enfants frappés ont, comme l’a montré l’étude du Dr Cornet, tendance à subir plus d’accidents que les enfants simplement insultés. La violence verbale seule n’a pas de pouvoir aussi déstructurant.

Pour le comprendre, il faut tenir compte du fait que le nouveau-né est un petit primate exactement semblable aux nouveau-nés de la préhistoire, depuis qu’existe notre espèce, et donc pourvu de comportements innés. Ces comportements, contrairement à ceux d’autres animaux, ne sont pas faits pour pouvoir survivre directement au contact de la nature (le bébé en est totalement incapable pendant de longues années) mais pour se constituer un nouveau placenta, non plus physiologique mais social, en créant des liens protecteurs et nourriciers avec sa mère et son entourage immédiat dans le but de vivre et survivre. Tous ces comportements sont donc relationnels et ils ont leur source dans les parties les plus archaïques du cerveau.

Aucun de ces comportements ne prépare l’enfant à être frappé par sa mère et les autres personnes qui constituent la base de sécurité de l’enfant. Les comportements innés de sauvegarde dont dispose l’enfant deviennent même destructeurs, on le verra plus loin, lorsque c’est la mère elle-même qui devient une menace pour le corps de l’enfant. Et comme, d’un autre côté, aucune mère primate n’adopte à l’égard de ses petits des comportements semblables à nos punitions corporelles, on peut dire que le fait de frapper un enfant est doublement contre-nature : contre la nature de l’enfant et contre celle de la mère.

C’est précisément parce qu’ils interfèrent avec ces comportements innés dont la source est la partie la plus archaïque du cerveau que les châtiments corporels ont des effets particulièrement variés et dévastateurs. Tout se passe comme s’ils atteignaient directement le centre de la personnalité à partir duquel ils rayonnent dans tous les sens sur le corps, sur l’affectivité, sur l’intelligence.

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« Vous qui bâtissez Sion dans le sang, Et Jérusalem dans l’injustice »

3 août 2017 Commentaires fermés sur « Vous qui bâtissez Sion dans le sang, Et Jérusalem dans l’injustice »

Où en est Israël aujourd’hui ? Comment comprendre les gesticulations diplomatiques autour du spectre d’un « État palestinien » ? Où va la lutte pour la libération de la Palestine ? in RevuePériode.net – juin 2017

Pour répondre à ces questions, l’illustre historien marxiste Perry Anderson brosse un tableau complet de la politique israélienne depuis les accords d’Oslo. Dénonçant ces accords comme une reddition sans principes, il tire aussi le fil des péripéties qui ont mené la direction palestinienne où elle en est aujourd’hui, au sein d’une Autorité palestinienne dont la mission essentielle est de collaborer avec l’occupant. De l’économie politique du sionisme à la campagne BDS, Anderson décrit un État hébreu aux abois, aujourd’hui plus puissant que jamais au Moyen-Orient, mais fragilisé par un besoin de maintenir sa légitimité auprès des grandes puissances. Dans ce contexte, le débat autour de la solution à deux États ou un seul n’est pas simplement académique. Anderson conclut de façon fracassante que la priorité du mouvement palestinien doit être aujourd’hui de dissoudre l’Autorité palestinienne, boycotter le parlement israélien et adopter la solution à un seul État, c’est-à-dire rien moins qu’une troisième intifada.

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‎Les amoureux

20 juillet 2017 Commentaires fermés sur ‎Les amoureux

de Marguerite Duras

L’amour reste la seule chose qui compte vraiment-Il est stupide de le penser circonscrit à des histoires entre un homme et une femme. Même si c’est le sujet de tous les arts, rien n’a jamais été aussi difficile à dire, à décrire que la passion = la chose la plus banale et, en même temps, la plus ambiguë -Quand j’écris dans « Hiroshima mon amour » la phrase « Tu me tues, tu me fais du bien », je pense au moment ou, pauvre et extravagante, j’ai rencontré l’amant chinois et ou j’ai découvert l’ambivalence qui se niche en toute passion- L’amour comme désir de posséder l’autre au point de vouloir le dévorer- Cette histoire avec le riche Chinois fut l’une des plus importantes de ma vie- Elle a laissé derrière elle toutes les autres, tous les amours déclarés, codifiés- Dans la tentative de la nommer, en la tirant de son obscurité originelle et sacrée, le langage tue toute passion, la circonscrit, la diminue- Mais quand l’amour n’est pas « dit », il a la force du corps, la force aveugle et intacte de la jouissance = reste la miraculeuse apparition des amants nimbés d’ombre- Dans « L’amant », je n’ai pu raconter cette histoire que de loin, en parlant de la ville chinoise ,des fleuves, du ciel, du malheur des Blancs qui y vivaient- Sur l’amour, j’ai fait silence…L’amour n’existe que quelques instants- Puis il se disperse = dans l’impossibilité même, réelle, de changer le cours d’une vie- Ce n’est pas le sexe-ce que les gens sont dans une espèce de décoloration sensuelle-qui m’intéresse- C’est ce qui se trouve à l’origine de l’érotisme, le désir- Ce qu’on ne peut, peut-être qu’on ne doit pas, apaiser avec le sexe- Le désir est une activité latente et en cela il ressemble à l’écriture = on désire comme on écrit, toujours- D’ailleurs, quand je suis en passe d’écrire, je me sens plus envahie que quand je le fais vraiment- Entre désir et jouissance, il y a la même différence qu’entre le chaos primitif de l’écrit-total, illisible – et le résultat final de ce qui, sur la page, s’allège, s’éclaire- Le chaos est dans le désir- La jouissance n’est que cette infime part de ce que nous sommes parvenus à atteindre- Le reste, l’énormité de ce que nous désirons, reste là, perdu à jamais…La sexualité masculine tourne autour de modèles de comportement bien précis, l’excitation, l’orgasme- Puis on recommence- Rien qui reste en suspens, non dit- Evidemment toutes les femmes, retenues comme elles le sont par des principes ancestraux d’une fidélité stérilisante, ne sont pas capables de vivre la totalité du désir sans être culpabilisées-Toute petite, dès mes premières aventures, avec des inconnus, entre les cabines d’une plage et dans les trains, je sais ce que signifie le désir- Avec l’amant chinois, j’en ai expérimenté toute la force et, dès lors, mes rencontres sexuelles ont toujours été nombreuses, violentes même ».

Extrait de La passion suspendue …. cité sur FB par Mylene Briant

 

« Simone Veil, notre “mensch” »

15 juillet 2017 Commentaires fermés sur « Simone Veil, notre “mensch” »

par Delphine Horvilleur (Source : Le Monde / 05.07.2017)

Une vieille légende yiddish raconte avec esprit qu’un jour les femmes, fatiguées des injustices dont elles étaient victimes et en quête d’émancipation, décidèrent d’envoyer l’une d’entre elles plaider leur cause auprès de l’Eternel. Elles choisirent la plus érudite et la plus éloquente de toutes les femmes, une dénommée Skotzel, et lui demandèrent d’être leur avocate auprès du Tout-Puissant.

Puis elles grimpèrent sur les épaules l’une de l’autre et placèrent Skotzel tout en haut de cette pyramide humaine pour tenter d’atteindre le ciel. Malheureusement, au bas de l’édifice, l’une d’entre elles trébucha et entraîna toutes les femmes dans sa chute.

Une fois relevées, elles découvrirent avec stupeur que Skotzel avait disparu. Depuis, on prétend que l’avocate des femmes est toujours en plein plaidoyer face à Dieu, qui tarde à l’entendre, mais qu’un jour elle reviendra pour annoncer des temps nouveaux. Alors, chaque fois qu’une femme entre inopinément dans une pièce, on l’accueille par ces mots : « Skotzel kumt ! », « Skotzel est arrivée ! » Qui sait, elle est peut-être enfin de retour avec de bonnes nouvelles !

Promesse d’émancipation

Depuis quelques jours, cette vieille légende me revient en tête, et je me demande si nous n’avons pas perdu notre Skotzel, notre avocate à nous, érudite et éloquente, celle qui prit un jour la parole, non pas devant un tribunal céleste, mais devant une assemblée humaine.

« Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme », déclara-t-elle au Palais-Bourbon, avant d’ajouter : « Je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes. »

C’était en novembre 1974. Pour moi qui suis née précisément ce mois-là, ces mots racontent quelque chose des conditions de ma naissance. Comme si une fée s’était penchée sur les berceaux des femmes de ma génération pour leur offrir une bénédiction, en forme de promesse solennelle.

En prétendant ce jour-là s’adresser aux parlementaires et leur présenter des excuses, Simone Veil, nous le savions bien, nous parlait à nous, les femmes de demain, en nous disant que dorénavant aucune d’entre nous ne devrait plus présenter d’excuses pour devenir ce que nous pourrions être. C’est cette promesse d’émancipation que nous avons reçue en cadeau de naissance. C’est d’elle que nous sommes les héritières, nous qui sommes aujourd’hui libres de choisir les temps de notre vie, par-delà les assignations biologiques ou les injonctions à la maternité.

Plus que le droit de concevoir ou pas, elle nous invitait à penser la possibilité de nous concevoir autrement, de nous tenir là où aucune femme ne s’était tenue avant nous, au cœur même de ces assemblées longtemps exclusivement masculines du monde politique, religieux, ou de tout autre «no woman’s land ». Elle nous invitait à le faire sans renier notre féminité, sans « contrainte de s’adapter au modèle masculin», sans le singer pour s’y fondre. Et, sur mon chemin de femme vers le rabbinat, sa voix féminine a résonné souvent. Elle continue de le faire, chaque fois qu’est mise en doute la possibilité ou la légitimité pour une femme de se tenir là où elle se tient.

Puissant pilier de résilience

Pour les petits-enfants de la Shoah que nous sommes, sa voix fut aussi celle du témoignage public. A côté de nos grands-parents, qui, bien souvent, ne pouvaient pas dire et dont le mutisme pesait si lourd, sa présence et ses paroles furent pour beaucoup d’entre nous un puissant pilier de résilience, une sortie du silence familial.

Elle expliquait au monde pourquoi, à défaut d’être écoutés, tant d’hommes et de femmes avaient été contraints de se taire. Elle le disait avec pudeur, tout en rendant visible ce qu’on ne parvenait pas à montrer. Elle ne cachait pas son tatouage, alors que dans nos familles on ne portait que des manches longues. Sa parole a alors ouvert une porte et contribué à faire de nous les témoins des témoins.

Enfin, elle incarnait pour nous tous la capacité qu’a l’humain de se relever, non pas pour faire entendre ou reconnaître sa douleur, mais pour revendiquer sa place dans son histoire et dans l’Histoire. A l’heure de la « compétition victimaire», où certains cherchent à convaincre qu’ils auraient eu plus mal que d’autres, que leur douleur et celle de leurs ancêtres leur donneraient des droits, Simone Veil apportait par sa simple présence et son discours un contre-exemple remarquable.

Elle avait su se relever et œuvrer pour la mémoire de la Shoah, tout en faisant de son passé le moteur de sa prise de responsabilité, un ressort d’élévation et d’engagement public, pour la nation et pour l’Europe. C’est tout cela que nous honorons à l’heure où la nation l’accompagne et l’enveloppe d’une reconnaissance si méritée.

Poursuivre la lutte

En yiddish, un homme exemplaire, capable de guider et d’inspirer sa génération, est appelé un mensch. Je ne connais pas le féminin de ce terme. Mais je peux vous dire très facilement à quoi il ressemble. Pour beaucoup d’entre nous, il a dorénavant le visage d’une femme née le 13 juillet 1927, une jeune fille âgée de 16 ans quand elle pose le pied en pleine nuit sur la rampe d’Auschwitz, une femme qui survit, témoigne et fait gagner la vie, une militante, une épouse, une mère, une grand-mère, une pionnière, une Européenne, une immortelle.

Une femme qui nous invite à faire vivre cet héritage, à faire d’une vieille légende yiddish une promesse d’avenir, à grimper sur ses épaules pour poursuivre son plaidoyer pour la vie, la mémoire et la justice. Cette femme nous dit : « Skotzel kumt ! », Skotzel est arrivée… et si tu poursuis cette lutte, alors Skotzel, c’est toi.

Où suis-je ?

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