Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Réflexions sur l’effondrement)

29 août 2019 Commentaires fermés sur Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Réflexions sur l’effondrement)

Notes de lectures du livre de Corinne Morel Darleux 

Publiées par FANXOA le 27 août 2019

En 1975, Pier Paolo Pasolini sonnait déjà l’alarme sur notre mode de fonctionnement consumériste et la venue d’un homo-degenerus adapté au nouveau fascisme. Il faut relire pour cela ses Écrits corsaires. En 1977, les punks singeaient la décadence, célébraient le béton et le nucléaire comme signature de notre déclin. Une liberté sans garde-fou, vivre vite et faire un beau cadavre. Bien avant ces deux repères, Corinne Morel Darleux évoque ses inspirations profondes, politiques, littéraires et maritimes : l’essayiste Mona Chollet, l’anarchiste Emma Goldman, l’écrivain Romain Gary et le navigateur Bernard Moitessier.

Dans ce petit essai, qui nous invite à la réflexion sur notre monde, elle établit des liens entre ces personnages pour dresser une nouvelle utopie écosocialiste portée par une éthique résumée en dos de couverture « refuser de parvenir, instaurer la dignité du présent pour endiguer le naufrage généralisé ». On peut ajouter à cela « éloge de la sobriété » et « pratiques individuelles ancrées dans une démarche et une vision collectives » ou comment remédier à un effondrement programmé et engagé sur bien des plans.

L’auteure dresse d’abord la genèse de sa pensée sur l’exemple de ce navigateur qui abandonne une course et le monde sclérosé des honneurs et de l’argent qui l’attend pour « ne pas renoncer » (p. 18) et in fine « se réapproprier sa propre trajectoire » (p. 42). « Refuser de parvenir » en toute conscience et de façon raisonnée est la première étape de la modification de nos comportements en société. Corinne Morel Darleux explique ce choix : « Le refus de parvenir permet de dépasser le statut payeur-consommateur auquel est réduit l’individu et qui détermine son statut social à l’aune de ses possessions » (p. 19). Elle poursuit : « La revendication de l’argent et de la notoriété pour chacun remplace insidieusement le droit à une vie digne pour tous » (p. 23).

Diktat d’un ascenseur social biaisé, méritocratie darwinienne, injonction à la réussite, elle dresse un constat critique de nos sociétés, déjà perdues et avalées par un libéralisme ravageur : « dérèglements climatiques », « dépendance au numérique », « spéculation financière » et « impasse démocratique » (p. 74). L’alternative : refusons le gavage et participons au rêve. Faisons un pas de côté et restons libres de nos choix. Disons non aux injonctions mirobolantes qui nous enferment dans une prison réelle ou dorée. Son constat est lucide et s’appuie sur nos connaissances actuelles : « Qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité ou d’autres secteurs fêlés, nous faisons face aujourd’hui à un faisceau de valeurs, à la fois de vulnérabilité, de probabilité et de criticité qui n’a jamais été aussi élevé dans l’histoire de l’humanité » (p. 93). Il est grand temps de réagir.

A titre plus personnel, je vois ici beaucoup de résonances avec l’éthique bérurière (s’il y en a une) du désenclavement, de la lutte contre l’enfermement de soi et des autres. Le slogan leitmotiv « En République l’anarchie » trouve une belle illustration dans ce passage : « Il y a pourtant, toujours, une multitude de petits pas de côté à dénicher, toujours un interstice de dissidence à aller chercher, une petite marge de décision à exercer dans chaque mouvement » (p. 43). En clair, créer les conditions d’une contre-culture libre dans un ensemble contraignant. Mais ce n’est pas suffisant si le tout n’est pas associé à l’utopie organisée d’un monde viable à mettre en œuvre dès maintenant car « c’est aujourd’hui que l’après se construit » (p. 97).

Cette réflexion sur le monde, assez flippante, est en réalité plutôt optimiste car la fin de l’ouvrage nous incite non pas à se résigner à un « no future », symptôme d’une collapsologie équivoque ou sans appel mais bien à relever la tête, individuellement et ensemble, dans un « yes future » écologique et plus harmonieux (suivez mon regard). Son pessimisme combatif est déjà un défi à notre humanité. Je m’attendais à une éthique du catastrophisme, je reçois une volée de lucioles rafraîchissantes.

FX, 27/08/2019.

  • Réf. Corinne Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Réflexions sur l’effondrement, Paris, Libertalia, 2019, 101 p. Présentation de l’éditeur.

Remballez vos médailles

13 août 2019 Commentaires fermés sur Remballez vos médailles

Après Blanche Gardin, c’est la réponse de Wilfrid Lupano au ministre de la Culture :

Monsieur le ministre,

À ma très grande surprise, vous m’avez adressé la semaine dernière un courrier pour m’annoncer que vous me décerniez le grade de chevalier des arts et lettres.

Je vous remercie de cette délicate attention, mais j’ai bien peur de devoir refuser cet « honneur ».

Déjà, spontanément, je n’ai jamais été très excité par les médailles. Pierre Desproges disait « les décorations, c’est la libido des vieux ». Je me plais à penser que je n’en suis pas encore là. Il y a cependant des distinctions plus réjouissantes que d’autres, et celle-ci a l’inconvénient, monsieur le ministre, d’être remise par un représentant politique. Or, comment accepter la moindre distinction de la part d’un gouvernement qui, en tout point, me fait honte ?Car oui, il s’agit bien de honte.

J’ai honte de ce que votre gouvernement fait des services publics, au nom du refus dogmatique de faire payer aux grandes entreprises et aux plus grosses fortunes les impôts dont elles devraient s’acquitter. « il n’y a pas d’argent magique » martèle votre leader. Il y a en revanche un argent légal que monsieur Macron refuse d’aller chercher pour ne pas déplaire à ceux qui ont financé sa campagne.
J’ai honte, lorsque j’entends monsieur Castaner s’indigner que l’on puisse « s’attaquer à un hôpital », comme il l’a fait récemment, alors que c’est bien votre gouvernement qui fait le plus de mal aux services de santé, et pas trois gilets jaunes qui cherchent à se mettre à l’abri au mauvais endroit.

J’ai honte de ce gouvernement qui en supprimant l’ISF, a divisé par deux les ressources des associations qui prennent à leur charge les plus faibles, les plus démunis, les laissés pour compte, à la place de l’état.

J’ai honte lorsque votre gouvernement refuse d’accueillir l’Aquarius et ses 160 réfugiés qui demandent de l’aide, et encore plus honte lorsque monsieur Castaner, encore lui, accuse les ONG qui tentent par tous les moyens de sauver des vies d’être « complices » des passeurs. 
J’ai honte lorsque je vois la police « escorter » les militants de Génération Identitaire après leur coup de com’ au col de Briançon pour les « protéger » contre les militants favorables à l’accueil des réfugiés. Certains de ces derniers furent d’ailleurs interpelés, alors que tous les membres de Génération Identitaire sont rentrés chez eux fêter leur coup de publicité.

J’ai honte de votre politique indigne d’accueil des migrants, et en particulier des mineurs isolés. Le gouvernement auquel vous appartenez a accéléré le rythme des expulsions, voté l’allongement à 90 jours de la période de rétention pour les étrangers en situation irrégulière. De la prison, donc, pour des personnes n’ayant commis aucun crime, hommes, femmes, enfants, nouveau-nés. Pendant ce temps, des préfets plusieurs fois condamnés pour non-respect du droit d’asile sont maintenus en poste. Pour de sordides calculs électoraux, le gouvernement auquel vous appartenez foule aux pieds tous les principes philosophiques et moraux qui sont à la base de la constitution et de l’histoire de ce pays, et passe à côté du sens de l’Histoire. Soyez certain que l’Histoire s’en souviendra.

J’ai honte de l’incapacité de ce gouvernement à prendre en compte l’urgence écologique, qui devrait pourtant être le seul sujet à vous préoccuper vraiment. En dehors d’effets d’annonce, rien dans les mesures prises depuis deux ans n’est à la hauteur des enjeux de notre époque. Ni sur la sortie des énergies fossiles, ni sur le développement du bio, des énergies renouvelables ou la condition animale. Votre gouvernement reste le loyal service après-vente des lobbies, de l’industrie agroalimentaire, des laboratoires, des marchands d’armes…

J’ai honte, monsieur le ministre, de ce gouvernement mal élu ( le plus mal de la l’histoire de la cinquième république) qui ne tient plus que par sa police ultra violente. J’ai honte de voir, depuis des mois, partout en France, éclater des yeux, exploser des mains ou des visages sous les coups de la police, de Notre Dame des Landes aux Champs-Élysées, à Toulouse, Biarritz, Nantes. Le monde entier s’alarme de la dérive sécuritaire de votre gouvernement, de l’utilisation abusive d’armes de guerre dans le maintien de l’ordre, mais vous, vous trouvez que tout va bien. Je pense à Maxime Peugeot, 21 ans, et à sa main arrachée par une grenade dans un champ de Notre Dame des Landes. Qu’est-ce qui pouvait bien menacer à ce point la sécurité de la France, dans ce champ à vache du bocage breton, pour qu’on en arrive à faire usage d’une telle violence ? 2500 gendarmes, une opération de guerre à plusieurs millions d’euros menée pour détruire une trentaine de cabanes en bois ( « il n’y a pas d’argent magique »…) et procéder à une dizaine d’expulsions… Je pense à Lola Villabriga, 19 ans, défigurée à Biarritz par un tir de LBD que rien ne justifiait et qui vit désormais avec des plaques d’acier dans la mâchoire, alors que c’était sa première manifestation. Je cite deux noms, mais vous le savez sûrement, ils sont aujourd’hui des centaines. Suivez le travail de David Dufresne si le sujet vous intéresse.

Comme vous le voyez, nous avons peu de points communs, politiquement. Et dans un monde où les distinctions culturelles seraient remises par le milieu culturel lui-même, sans intervention du politique, j’aurais accepté celle-ci avec honneur et plaisir. Mais il n’y a pas de geste politique qui ne soit aussi symbolique, et je sais déjà que si un jour j’atteins l’âge avancé où on prend son pied à exhiber ses breloques, j’aurais bien peu de plaisir à me rappeler que celle-ci me fut remise par le représentant d’un gouvernement dont j’aurais si ardemment souhaité la chute et la disgrâce.

Passons malgré tout une bonne journée,

Wilfrid Lupano

Ne plus se mentir …

28 avril 2019 Commentaires fermés sur Ne plus se mentir …

Interview de Jean-Marc Gancille par Mr Mondialisation.
« Mr Mondialisation : Vous êtes particulièrement sévère vis-à-vis de ceux qui « positivent » l’écologie ainsi que l’effondrement – vous vous moquez ouvertement des « happy collapser ». Pourquoi ?
Jean-Marc Gancille : Je suis effectivement sévère face à notre complaisance générale face au sempiternel recyclage des mêmes illusions vertes qui nous font perdre le temps précieux que nous n’avons plus. La litanie des concepts creux et lénifiants qu’on nous sert invariablement comme des solutions miracles (les petits gestes du quotidien, le développement durable, la croissance verte, l’économie circulaire,…) fait perdurer l’ordre économique établi qui refuse toute subordination à des enjeux de justice sociale et d’urgence écologique.
Quant au « magic thinking » très répandu dans la communauté écolo qui voudrait que « quand on veut on peut » ou à l’idée selon laquelle il faudrait avant tout « être le changement qu’on veut voir advenir dans le monde », ces considérations ne font preuve d’aucune réflexion politique, d’aucune lucidité critique sur l’invariabilité des lois physiques ou la permanence des logiques de pouvoir et de domination qui nécessiteront infiniment plus que la pensée positive pour s’en sortir. »

Macron, ou la construction d’une anesthésie morale

1 mars 2019 Commentaires fermés sur Macron, ou la construction d’une anesthésie morale

Par Frédéric GROS

In Chronique du Yéti 1er mars 2019

Frédéric Gros a lu « Ce pays que tu ne connais pas » de François Ruffin. À rebours des phraseurs playmobil il nous parle, lui, d’un livre qu’il a lu…

Pour commencer, de ce livre on peut dire qu’il est d’abord une galerie de portraits vifs, anguleux. On touche de près des femmes, des hommes rencontrés par l’auteur, et pour lesquels les fins de mois difficiles commencent le premier jour de la première semaine, pour lesquels quelques dizaines d’euros décident de la chute, de l’angoisse, de la dépression.

Ce livre est encore une adresse, rugueuse, rageuse, au président Macron, une relecture à charge de son curriculum comme parcours d’allégeances aux plus puissants, comme lent apprentissage du mépris social, tissage d’un deal ignoble.

Un livre sur la honte

Ce livre est tout cela certes, mais c’est surtout pour moi un livre sur la honte, ou plutôt même sur le passage des hontes et l’alchimie de ce passage, la lente transformation de la honte-tristesse en honte-colère, transformation dont il faut dire qu’elle est la condition éthique de tout mouvement populaire consistant. Cette transmutation des affects est le cœur inaperçu de la dynamique révolutionnaire. Ici, le livre de François Ruffin lève un voile.

La honte-tristesse, elle traverse plusieurs des figures qui prennent vie, chair, couleur dans le livre (Marie, Zoubir, Claire, Camille, etc.) Je repense au mot de Spinoza dans son Éthique : la honte est une tristesse accompagnée de l’idée du mépris d’un autre. La honte, c’est bien de se sentir humilié par sa condition, son dénuement. Des cadeaux qu’on ne peut pas faire aux enfants, des frigos maigres.

Elle est un moindre-vivre, un avenir muré. Honte parce qu’on frôle à chaque instant les limites matérielles de ce qui constitue une humanité décente. « Même pas ça ».

Lire la suite : Ruffin lu par F. Gros

SINISTRE COMÉDIE D’UN RACISTE HABILLÉ EN ANTI-RACISTE

21 février 2019 Commentaires fermés sur SINISTRE COMÉDIE D’UN RACISTE HABILLÉ EN ANTI-RACISTE

Posted by Alain Badiou | 20 Fév 2019 | LeMédia Presse / Idées | 32 

La chasse des réseaux sociaux, des complotistes de tout genre, des enragés de l’Occident et de la race blanche est aujourd’hui ouverte contre, en particulier, mon amie de longue date, celle avec qui j’ai longtemps réalisé sur le net l’émission totalement libre « Contre-courant », notamment diffusée par Mediapart, et qui tente aujourd’hui d’échapper, à la direction de la rédaction du Média, au contrôle total du journalisme par les actionnaires du CAC 40.

Que s’est-il passé ?

L’homme qui a dit que l’équipe de France de foot comportait trop de nègres et qu’elle était à ce titre la risée de l’Europe ; l’homme qui a dit que les noirs et les arabes corrompaient les jeunes blancs dans les banlieues ; l’homme qui a soutenu que la « mixité » raciale était une menace pour l’Europe ; l’homme qui a également soutenu qu’il ne fallait jamais dire de mal des États-Unis, sauf à provoquer un désastre de la « civilisation » ; l’homme qui maintient aujourd’hui encore que le colonialisme – des millions de morts, de déportés, de suppliciés, d’esclavagisés – a apporté en Afrique la dite « civilisation » : cet homme-là a trouvé un truc pour que lui, intellectuel bien blanc et bien réactionnaire, académicien du suprématisme occidental, devienne l’image de la pauvre victime. Il a mis au point sa technique dès le mouvement Nuit Debout, en 2016 : il va rôder du côté de démonstrations publiques souvent sympathiques, mais dont le tort est, par « démocratisme » stérile, de ne pas contrôler qui est là, qui est un réel participant à ce qui se passe, et qui est un infiltré, un policier ou un fascisant ; et du coup, de n’avoir pas les moyens de neutraliser les provocateurs.

Exploitant cette faiblesse, le promeneur Finkielkraut devient l’instrument complaisant, réjoui, de provocateurs antisémites et fascisants, ou de déchaînés obtus de la violence, infiltrés, comme lui, dans une protestation collective légitime, mais que son désordre individualiste affaiblit sans remède. L’académicien promeneur se réjouit de la présence de ces parasites, qui le supplicient verbalement, le couvrent des sobriquets infâmes issus de leurs convictions fascisantes, et lui permettent ainsi, en retour, de cracher son venin sur la part populaire et activement anti-gouvernementale de la démonstration en cours. Après quoi, pauvre offensé, il appelle au secours les médias – largement, il faut le dire, vendus à sa cause.

Lire la suite : RacismeFinkielkrautBadiou2019

L’antisémitisme, un problème marginal dans la France d’aujourd’hui

21 février 2019 Commentaires fermés sur L’antisémitisme, un problème marginal dans la France d’aujourd’hui

Pierrick Tillet20 février 2019

Pendant que des « milliers de manifestants » (selon Ouest France à qui on laissera la responsabilité de ce chiffrage) défilaient à Paris et en province contre l’antisémitisme, les chiffres du ministère de l’Intérieur sur les actes d’antisémitisme commis dans le pays en 2018 tombaient :

=> Les actes anti-juifs ont augmenté de 74 % en 2018 (541 cas) par rapport à l’année précédente (311 cas). +74 %, ça apparaît énorme. Et c’est bien sûr ce chiffre “terrifiant” que retenaient les médias mainstream.

Mais décomposons ces 541 cas :

  • 81 actes de violences, de tentatives d’homicide et un homicide ;
  • 102 atteintes aux biens ;
  • 358 “menaces”.

 France 2018 : 541 cas d’agressions antisémites (dont 358 “menaces”) sur 3,7 millions de faits de délinquance avérés

Au fait, qui a fourni ces chiffres ? Pas la police, puisqu’en France elle ne procède à aucun recensement par confession religieuse. Alors qui ? Eh bien, ces chiffres sont sortis du tiroir des associations de défense de la communauté juive de France, Crif, Licra, connues pour leur défense sans nuances de la politique israélienne (NB : peut-on avoir le détail de ces agressions, svp, histoire de vérifier nos infos, et savoir aussi qui a répertoriés, et comment, et pourquoi, ces 358 “menaces” ?).

En réalité, dans la mesure où ces chiffres sont vérifiés, 541 cas d’agressions à caractère antisémite (dont 358 simples menaces), c’est toujours trop, c’est inadmissible, mais ce n’est rien en regard du nombre de crimes et délits répertoriés la même année en France par la police : 3.721.798.

La moyenne des agressions antisémites (hors simples menaces) sur la décennie 1999-2008 est de 551. Cette moyenne sur la décennie 2009-2018 est de 152, soit une baisse de 70 %.

Lire tout l’article : L’antisémitisme P.Tillet2019

La non-violence doit accepter la pluralité des formes de lutte

7 février 2019 Commentaires fermés sur La non-violence doit accepter la pluralité des formes de lutte

Par Juliette Rousseau / Reporterre Article paru le 18 novembre 2016

Quand bien même elle se voudrait stratégique et non morale, l’approche non-violente fonctionne systématiquement comme une injonction : avec elle, pas de tâtonnement ou d’inconnu, les frontières sont supposées être claires et ce dont il s’agit, c’est bien de choisir son camp : on est non-violent-e ou on ne l’est pas. Et, comme toujours, quand son objet est une dichotomie plutôt simpliste, le débat sent le soufre et beaucoup préfèrent le fuir. Mais, le concept de violence est aussi un outil de propagande dont le pouvoir se sert pour trier ses interlocuteurs et légitimer la répression qu’il fera subir aux autres : on ne dialogue pas avec les « violent-es », on les écrase (les émeutes de 2005 sont à ce titre l’exemple éloquent d’une révolte à laquelle on a nié tout caractère politique pour n’y opposer qu’un traitement répressif). Aussi, au-delà de la discussion stratégique sur nos modes d’action, c’est la question de nos alliances qui se pose en filigrane de ce débat : dans quelle mesure nos modes de luttes — et surtout ce que nous en disons — déterminent-ils notre capacité à nouer des solidarités à même d’abolir les oppressions systémiques ?

 Dimension profondément subjective de la violence 

L’idée même de « non-violence » postule que la violence existerait dans l’absolu et qu’il serait possible à chacun-e de l’appréhender objectivement, d’en tracer les contours nets et de s’en extraire. Au-delà de l’idée gênante de pureté qu’une telle approche convoque, elle pose plusieurs problèmes majeurs.

Avant tout, elle place sur le même plan des formes de violence que toute critique systémique devrait pourtant distinguer : la violence déployée par le système pour se maintenir et celle, supposée, d’actes collectifs visant à lui résister. Si le jet de cocktail Molotov et le coup de matraque se rencontrent à l’horizontale dans la rue, ils ne traduisent aucunement une égalité dans l’affrontement. Parler également de violence pour l’un comme pour l’autre revient à ignorer le monopole de la violence légitime dont bénéficie l’État et la disproportion des moyens à l’œuvre.

En outre, l’approche non-violente nie la dimension profondément subjective de la violence : au-delà de la conséquence d’un acte physique et objectif, la violence est aussi une question de perception individuelle. Une action considérée comme « non-violente » par des participant-es pourra néanmoins être vécue comme violente par d’autres : l’exploitant agricole dont le champ OGM aura été fauché, l’employé de banque dont l’agence est soudainement occupée, etc. Dans ces conditions, parler de non-violence, c’est refuser à autrui le droit de définir par lui ou elle-même ce qu’il ou elle perçoit comme violent.

Ce qui nous amène à un troisième problème : la non-violence oublie une dimension fondamentale des rapports d’oppression : ceux-ci sont indolores pour les dominant-es et donc le plus souvent invisibles pour elles et eux.

Lire tout l’article : LaNonViolence Jul.Rousseau